Ces phosphates africains que tout le monde convoite

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Effets d’annonce ou début d’une nouvelle ère pour le phosphate ? Alors que le marché africain des fertilisants est considéré comme vierge à cause du faible niveau de consommation d’engrais (4,7 kg par habitant, contre 200 kg en Inde ou en Chine) et que le continent doit encore assurer sa propre sécurité alimentaire, les filières africaines semblent attirer de plus en plus de grands groupes internationaux désireux de se positionner pour l’avenir. La chute du cours de ce minerai (la roche de qualité moyenne coûte environ 100 dollars la tonne, contre 400 dollars entre 2008 et 2009) ne semble guère les décourager. Bien au contraire.
Elenilto et Wengfu au Togo, GB Minerals en Guinée-Bissau
Début septembre, les autorités togolaises ont ainsi annoncé l’attribution du mégaprojet d’exploitation et de transformation de phosphate carbonaté de Kpémé à un consortium mené par le groupe israélien Elenilto , dirigé par Jacob Engen. Doté d’un gisement qui est « probablement » le plus grand d’Afrique subsaharienne (ses réserves sont estimées à 2 milliards de tonnes), ce projet de 1,4 milliard de dollars (1,2 milliard d’euros) prévoit notamment la construction d’une usine d’acide phosphorique et de fertilisants d’ici à trois ans.
Au total, plus de 28 milliards de dollars de revenus sont attendus sur les trente ans que devrait durer la concession, grâce à l’exportation annuelle de 3 millions de tonnes de concentré de phosphate, 500 000 tonnes d’acide phosphorique et 1,3 million de tonnes de produits fertilisants. Alors que la filière togolaise, autrefois pilier de l’économie du pays (elle représentait près de 40 % des recettes de l’État), est tombée en déliquescence (sa production annuelle est passée de 3 millions de tonnes dans les années 1990 à moins de 1 million actuellement), cette annonce suscite beaucoup d’espoir. D’autant que le projet prévoit la création de milliers d’emplois.
Pour Elenilto, la signature de ce contrat vient renforcer une présence africaine déjà effective dans les mines et le pétrole. Mais, pour son partenaire chinois Wengfu, il s’agit d’une première. Ce groupe public, l’un des leaders mondiaux du phosphate et des fertilisants, devrait débourser environ 40 % des investissements attendus sur le projet de Kpémé. Engagé dans une stratégie d’internationalisation depuis quelques années, Wengfu cherche par ailleurs d’autres opportunités sur le continent. Il serait ainsi en discussion dans des pays comme le Maroc, la Tunisie ou le Sénégal.
Quelques jours après l’annonce de l’arrivée d’Elenilto et de Wengfu au Togo, c’est GB Minerals, coté à la Bourse de Toronto, qui a fait souffler un vent d’optimisme sur la Guinée-Bissau, un pays que l’on connaît mieux pour ses crises politico-militaires que pour ses performances économiques. Après une étude de faisabilité, la junior canadienne a confirmé que le projet de phosphate de Farim était bien « de classe mondiale ». D’après Luis Da Silva, son PDG, ce gisement permettrait de produire 1,75 million de tonnes de phosphate par an durant vingt-cinq ans, avec un coût de démarrage faible, estimé à 193,8 millions de dollars. GB Minerals deviendra ainsi un contributeur important au PIB de la Guinée-Bissau, via le versement de redevances et de taxes.
OCP, le leader incontesté du secteur
Devant tant d’optimisme, Imad Bouziane , vice-président Afrique et Moyen-Orient du négociant américain d’engrais Nitron Group, reste dubitatif. « Le cours de la roche phosphatée est à l’un de ses plus bas niveaux depuis 2007, et personne n’est sûr de le voir repartir à la hausse de manière significative. Dans ces conditions, les investissements comportent beaucoup plus de risques, et les financiers hésitent à suivre. Avec la situation actuelle du marché, le coût de production du projet de Farim en Guinée-Bissau reste de mon point de vue élevé. Il est peu probable que nous voyions le projet se développer à court terme. Tout comme au Togo, où la couche de phosphate carbonaté, cible des discussions en cours, est profonde et chère à extraire », explique-t-il.
Par ailleurs, d’après cet ancien directeur Afrique du marocain OCP et de l’américain Transammonia, « si la transformation locale du phosphate en engrais fait sens en théorie, il faudrait aujourd’hui investir dans des unités à forte capacité de manière à bénéficier d’économies d’échelle et à concurrencer les leaders du marché. Or le marché des engrais en général [nitrogène, phosphates et potasse] est aujourd’hui en surcapacité, et les plus grands producteurs mondiaux, qu’ils soient russes, américains ou chinois, viennent eux-mêmes chercher des débouchés sur le continent

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». Ces concurrents ont un atout majeur : chez eux, ils produisent leur engrais à des coûts très compétitifs et ont pour la plupart amorti leurs investissements industriels.
Il n’empêche qu’au cours de ces deux dernières années nombreux sont les leaders du secteur qui ont investi au sud du Sahara. À commencer par
le numéro un, OCP, qui détient plus de la moitié des réserves mondiales. C’est en 2014 que le groupe marocain, jusqu’alors tourné vers les marchés américains et asiatiques, a clairement affiché ses ambitions au sud du Sahara. Son PDG, Mostafa Terrab , avait ainsi annoncé la construction, en partenariat avec la Société équatoriale des mines du Gabon, de deux usines qui produiront de l’ammoniaque à partir du gaz naturel et des engrais phosphatés. Deux autres unités sont annoncées au Maroc, le tout pour un investissement de 2 milliards de dollars et une production de 2 millions de tonnes à partir de 2018. OCP veut par ailleurs bâtir une usine marocaine à Jorf Lasfar (600 millions de dollars), dont la production (1 million de tonnes) sera entièrement destinée aux marchés subsahariens.
Indorama devient un concurrent de taille
Reste qu’en Afrique OCP devra compter, outre le chinois Wengfu et le canadien GB Minerals, avec l’indonésien Indorama qui, sans tambour ni trompette, a repris 78 % du capital des Industries chimiques du Sénégal (ICS) en août 2014. Depuis, le plus grand complexe industriel sénégalais, qui emploie plus de 1 000 personnes, renaît. Le mastodonte indonésien, qui a pris le relais de l’indien Iffco (6,78 % du capital), a apporté ce qui manquait jusqu’alors le plus aux ICS : de l’argent frais.
Une semaine après la signature des accords de restructuration, il a ainsi injecté 100 millions de dollars pour éponger une partie de la dette contractée auprès d’entreprises sous-traitantes et relancer la production via la réhabilitation des installations des trois principaux sites du groupe : Taïba (un gisement à 100 km de Dakar), Darou (production d’acide phosphorique près de Taïba) et Mbao (production d’engrais, dans la banlieue de Dakar). Au total, selon le directeur général des ICS, Alassane Diallo, « Indorama s’est engagé à injecter 225 millions de dollars pour assurer la réhabilitation complète de l’ensemble des unités de production ».
Un an après le démarrage de l’opération de relance de ce qui était, il y a une quinzaine d’années, le fleuron de l’industrie lourde sénégalaise, les efforts commencent à payer. Sur la mine de Taïba (dont les réserves sont estimées entre 60 millions et 70 millions de tonnes), la production de phosphate marchand est de 3 500 tonnes par jour. Et la capacité de production d’acide phosphorique des deux usines de Darou a été multipliée par deux (2 030 tonnes par jour) – l’Inde en est le principal acheteur.
Enfin, côté engrais, les ICS affichent aujourd’hui une capacité de production de 300 000 tonnes par an, c’est-à-dire plus que la consommation du Sénégal. Une deuxième usine d’engrais devrait être construite sur le site de Mbao pour porter la capacité à 1 million de tonnes et exporter davantage sur le marché de la Cedeao, mais aussi dans toute l’Afrique.
« Le succès de tous ces groupes dépendra de leur capacité à produire à des coûts compétitifs et à mettre en place une logistique efficace pour la distribution de leurs fertilisants auprès des producteurs agricoles », explique un spécialiste du secteur. Elenilto et Wengfu assurent pouvoir produire à faible coût grâce à la connexion au gazoduc d’Afrique de l’Ouest et à la proximité du Port autonome de Lomé. De même, GB Minerals indique que ses coûts de production seront d’une moyenne de 52 dollars la tonne pendant la durée de vie du gisement, dont la situation près de l’océan Atlantique permet de fournir les marchés internationaux et l’Afrique.
Quant à OCP, engagé dans une ambitieuse politique d’investissement de 1 milliard de dollars par an jusqu’en 2020, il mise notamment sur ses pipelines sous-terrains pour réduire ses coûts de transport. Surtout, le groupe marocain compte s’appuyer sur les corridors régionaux (Dakar-Bamako, Abidjan-Ouagadougou, Cotonou-Niamey…) pour relever le défi de la distribution des fertilisants qu’il produira spécialement pour le continent.
Qui est Jacob Engel ?
En Afrique, l’Israélien Jacob Engel n’est pas un inconnu. Avant le Togo, où il a récemment décroché un projet d’exploitation de phosphate carbonaté, ce discret septuagénaire s’était déjà illustré dans les mines et le pétrole au Sénégal, au Ghana, au Liberia, en Tanzanie et en RD Congo. En 2011, son groupe Elenilto avait fait l’objet d’une enquête de la commission anticorruption du Liberia sur les conditions d’obtention de son gisement de fer de Western Cluster, qu’il a par la suite cédé à l’indien Vedanta pour plus de 90 millions d’euros. Peu d’informations filtrent sur le parcours de Jacob Engel.
Arrivé en Israël en 1951 (en provenance de Croatie), il a suivi des études à l’Institut israélien de technologie de Haïfa puis, en 1991, a fondé la compagnie d’immobilier Langa Holding, cotée à la Bourse de Tel-Aviv. Une société que « l’homme d’affaires le plus riche d’Israël » – c’est le site d’Elenilto qui le dit – a vendue en 2007, pour plus de 100 millions d’euros, au groupe Azorim, l’un des leaders du BTP en Israël. Engel a ensuite développé son holding, Engelinvest, dans les grands projets immobiliers en Inde, au Vietnam et en Russie. En Afrique, il se focalise sur les ressources naturelles, le négoce et les structurations financières.

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